L’AFSA DÉNONCE LE RACHAT DES SEMENCIERS AFRICAINS

L’Alliance pour la Souveraineté Alimentaire en Afrique (AFSA) s’inquiète fortement des acquisitions récentes – par des multinationales de la semence – de larges secteurs de SeedCo, l’une des plus grandes compagnies semencières nées du terroir Africain. Appâter les investissements étrangers des plus grandes multinationales semencières – dont la plupart doivent leur position dominante actuelle au fait qu’elles ont dévoré les compagnies semencières nationales, et leurs concurrents, par le biais d’acquisitions et de fusions – est une conséquence inévitable de la poursuite féroce de la marchandisation de l’agriculture en Afrique.

La transaction en question implique le groupe semencier géant Limagrain – la multinationale la plus importante de l’Union Européenne en ce qui concerne la production semencière et la recherche variétale – qui a investi 60 millions d’euros dans le rachat de 28% des actions de SeedCo. Au cours d’une autre transaction, SeedCo a accepté de vendre 49% des actions qu’elle possède dans Quton – l’unique compagnie semencière Africaine de coton – à Mahyco, le semencier de l’Inde. La société Mahyco est détenue à 26% par Monsanto et elle a créé avec ce dernier (à 50/50) Mahyco-Monsanto Biotech (MMB) qui sous-traite “ses événements de transformation” (Bt) pour le coton transgénique dans toute l’Inde. Il est intéressant de noter que Mahyco se spécialise aussi dans les variétés hybrides F1 de coton au contraire de l’Africain Quton qui propose également des variétés de coton non-hybrides, à savoir en pollinisation ouverte. (NdT: Selon le site officiel de Monsanto, la compagnie Mahyco-Monsanto Biotech sous-traite les technologies Bollgard et Bollgard II à 28 compagnies semencières de l’Inde afin qu’elles intègrent elles-mêmes ces technologies au génome des 300 variétés hybrides F1 de coton qu’elles commercialisent dans le pays).

Ces acquisitions surviennent très peu de temps après que géant Suisse des biotechnologies Syngenta ait racheté, en 2013, la compagnie semencière Zambienne MRI Seed, dont la collection de ressources génétiques en maïs était considérée comme l’une des plus importantes et des plus diversifiées en Afrique.  Par conséquent, cela signifie que trois des plus importantes multinationales des biotechnologies, Monsanto, Dupont et Syngenta ont fermement pris pied sur le continent Africain afin de pouvoir influer sur les marchés de deux parmi les trois plus importantes espèces modifiées génétiquement, globalement parlant: le maïs et le coton. (NdT: il serait plus exact de dire: «quatre des plus importantes multinationales des biotechnologies, Monsanto, Dupont, Syngenta et Limagrain ont fermement pris pied sur le continent Africain…» parce que la multinationale Limagrain est fortement impliquée dans les chimères génétiques depuis le début – par exemple, en Amérique Latine avec l’INRA depuis 1985. De plus, en ce qui concerne le maïs évoqué dans l’article, Limagrain a créé, en 2000, avec l’Allemand KWS, le sixième semencier mondial, une compagnie semencière aux USA (joint venture à 50/50), AgReliant, qui se dédie à la commercialisation et création de variétés chimériques de maïs et qui occupe la troisième place sur le marché des semences de maïs aux USA).

SeedCo, comme tant d’autres compagnies semencières du monde entier, est née, en 1940, d’une impulsion menée par des paysans, et détenue par des paysans, afin d’améliorer l’accessibilité de semences de maïs de qualité. Aujourd’hui, elle se considère comme la compagnie semencière la plus importante d’Afrique avec une présence dans 15 pays du continent et une part significative des marchés semenciers au Malawi, en Tanzanie, en Zambie et au Zimbabwe. SeedCo a également accès à des programmes de subsides émanant de donateurs privés et des gouvernements en Zambie et au Malawi et elle a des vues sur le marché très lucratif du Ghana et du Nigéria. En juillet 2014, SeedCo et Limagrain entamèrent des pourparlers avec le CIMMYT (le Centre International pour l’Amélioration du Blé et du Maïs) sur un projet de recherche commune concernant la nécrose létale du maïs en Afrique.

La création d’une industrie semencière en Afrique, en grande partie privée, est une composante vitale de la poussée vers la Révolution Verte qui prône que la transformation agraire en Afrique ne se fera que par l’adoption de semences certifiées et commercialisées (par les multinationales) et par l’adoption d’autres intrants très chers tels que les fertilisants de synthèse. L’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (AGRA), par exemple, affirme collaborer avec 80 compagnies semencières, de petite et de moyenne envergure, dans toute l’Afrique et elle a organisé des partenariats publics-privés entre les compagnies semencières et les institutions de recherche publique. Il reste à voir combien de ces entités nouvellement établies resteront indépendantes des acteurs de l’industrie semencière mondiale.

La capture des compagnies semencières locales, par les multinationales, est un processus qui dure depuis longtemps en Afrique du sud, le pays le plus profondément impliqué dans la Révolution Verte, en comparaison des autres pays de l’Afrique subsaharienne. En 1999 et en 2000, Monsanto a acheté deux des plus grandes compagnies semencières du pays, Carnia et Sensako; depuis lors, la multinationale basée dans le Missouri profite d’une position de domination dans le secteur des semences commerciales en Afrique du sud. En 2012, la compagnie semencière nationale la plus importante d’Afrique du sud, Pannar Seed, fut reprise par la société US, Pioneer Hi-Bred, elle même une filiale de la multinationale de la chimie, Dupont. Cette acquisition conféra à Pioneer l’accès non seulement à la vaste collection de ressources génétiques de maïs de Pannar Seed et à son réseau commercial dans le pays mais également à sa présence, confortée depuis de nombreuses années, dans 23 autres pays de l’Afrique. Même les plus petites compagnies semencières de l’Afrique du sud sont considérées comme un gibier intéressant ainsi qu’en témoigne ironiquement la reprise de Link Seed par le même Limagrain en 2013.

En sus des interrogations soulevées ci-dessus, il existe de nombreuses conséquences inquiétantes induites par ces transactions. Quelles seront, par exemple, les conséquences de l’implication de Mahyco (et donc de Monsanto) dans le secteur du coton en Afrique, au travers de sa participation au capital de SeedCo, de par le fait qu’elle se focalise sur les semences hybrides et transgéniques de coton par opposition à la focalisation actuelle de SeedCo sur les variétés de coton à pollinisation ouverte? Quels seront les termes de l’implication de Limagrain dans le partenariat public/privé proposé avec le CIMMYT (et dans les projets futurs que sa prise de participation dans SeedCo va inévitablement générer)? L’implication de Monsanto dans les institutions de recherche publique en Afrique au travers des WEMA (Maïs Économes en Eau pour l’Afrique) a été déclarée comme étant du biopiratage plutôt que de l’aide humanitaire. De plus, comment Limagrain va-t-il profiter de l’implication de SeedCo dans des programmes de subsides au Malawi et en Zambie? De l’extérieur, cela paraît être un autre cas de rares budgets agricoles Africains utilisés pour subventionner la multinationale de l’industrie semencière.

L’AFSA est convaincue que les solutions aux défis agricoles de l’Afrique peuvent se trouver dans une collaboration entre les petits paysans et la recherche publique – lorsque ce sont les paysans qui décident eux-mêmes des programmes et des objectifs de la recherche. Une portion importante des investissements publics en recherche/développement et en appui technique devrait inclure l’identification, la mise en valeur prioritaire et le soutien pour tout ce qui concerne la création et la sélection végétales participatives, la certification des semences et les systèmes de contrôle de qualité auto-gérés par les paysans, l’identification des cultures importantes localement et leur développement sur la base d’une recherche décentralisée, les échanges entre paysans, et ainsi de suite. L’envahissement par l’industrie semencière globaliste, qui se focalise presqu’exclusivement sur les variétés génétiquement uniformes – et l’objet de protection par des droits intellectuels de type UPOV 1991 – nous éloigne d’autant plus de cette vision agricole et nous entraine d’autant plus vers une néo-colonialisation des systèmes alimentaires Africains.

Million Belay, coordinateur de l’AFSA. Le 7 octobre 2014.

Traduction de Dominique Guillet. Kokopelli