Un nouveau rapport remet en question l’un des mythes les plus tenaces et les plus néfastes qui façonnent le programme de développement de l’Afrique : l’idée que le continent recèle de vastes étendues de terres « inutilisées » ou « sous-utilisées » qui n’attendent qu’à être transformées en exploitations agricoles industrielles ou en marchés du carbone.
Intitulée Land Availability and Land-Use Changes in Africa (2025), l’étude montre comment ce récit datant de l’époque coloniale continue de justifier les acquisitions de terres à grande échelle, les déplacements et la destruction écologique au nom du progrès.
S’appuyant sur des analyses documentaires approfondies, des données satellitaires et des entretiens avec des agriculteurs en Zambie, au Mozambique, en Afrique du Sud et au Zimbabwe, le rapport démonte systématiquement cinq hypothèses erronées qui sous-tendent le discours sur « l’abondance des terres » :
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L’Afrique dispose de vastes quantités de terres arables inutilisées et disponibles pour la culture.
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La technologie moderne peut résoudre la crise alimentaire en Afrique
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Les petits exploitants agricoles sont improductifs et incapables de nourrir le continent.
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Les marchés et les rendements plus élevés améliorent automatiquement l’accès à la nourriture et la nutrition.
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L’agriculture industrielle créera des millions d’emplois décents
Le rapport constate que chacune de ces affirmations est profondément erronée. Une grande partie des terres qualifiées de « vacantes » sont en réalité utilisées pour le pâturage, la culture itinérante, la recherche de nourriture ou à des fins sacrées et écologiques. Ces paysages multifonctionnels font vivre des millions de personnes et sont loin d’être vides.
L’étude montre également que les systèmes alimentaires africains sont déjà dominés par les petits agriculteurs, qui produisent jusqu’à 80 % des denrées alimentaires du continent sur 80 % de ses terres agricoles. Au lieu d’être inefficaces, leurs pratiques agroécologiques sont plus résilientes, adaptées aux conditions locales et ancrées dans la société que les modèles industriels promus par les donateurs extérieurs et les entreprises.
Entre-temps, la promesse que l’agriculture industrielle sortirait des millions de personnes de la pauvreté ne s’est pas concrétisée. La mécanisation et le remembrement des terres ont déplacé la main-d’œuvre, tandis que la dépendance à l’égard des semences et des engrais importés a enfermé les agriculteurs dans des cycles d’endettement et de dépendance.
Un continent sous pression
Au-delà de ces mythes, le rapport révèle un resserrement croissant des terres alors que de multiples programmes mondiaux se disputent le territoire africain : l’expansion de l’exploitation minière pour les minéraux essentiels, les programmes de compensation des émissions de carbone à grande échelle, la déforestation pour le bois et les matières premières, l’urbanisation rapide et la croissance démographique.
Entre 2010 et 2020, l’Afrique a perdu plus de 3,9 millions d’hectares de forêts par an, soit le taux de déforestation le plus élevé au monde. Les prairies, puits de carbone et écosystèmes de pâturage essentiels, disparaissent à la même vitesse.
Des acteurs puissants – des gouvernements africains aux États du Golfe, en passant par les investisseurs chinois, les multinationales de l’agroalimentaire et les institutions de financement du climat – mènent cette course à la terre par le biais d’accords opaques qui mettent à l’écart les communautés locales et ignorent les droits fonciers coutumiers.
Un appel pour une nouvelle vision
Le rapport appelle à une réorientation radicale des modèles de haute technologie, axés sur le marché et à forte intensité foncière, vers des alternatives centrées sur l’homme et fondées sur l’écologie. Ses principales recommandations politiques sont les suivantes
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Promouvoir l’agroécologie en tant que voie vers la souveraineté alimentaire, la régénération écologique et les moyens de subsistance ruraux.
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Réduire la pression sur les terres en améliorant la productivité agroécologique, en réduisant le gaspillage alimentaire et en donnant la priorité à une distribution équitable.
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Rejeter les systèmes de marché du carbone qui marchandisent les terres et déplacent les communautés.
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Reconnaître légalement les droits fonciers coutumiers, en particulier pour les femmes et les populations autochtones.
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Respecter le principe du consentement préalable, libre et éclairé (CPLE) pour tous les investissements fonciers.
Ce rapport le montre clairement : les terres africaines ne sont pas « vides » – on y vit, on y travaille et on en prend soin. L’avenir des terres africaines ne doit pas être dicté par le capital mondial ou des théories de développement dépassées, mais façonné par les personnes qui en dépendent.
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Lire le rapport complet Disponibilité des terres et changements d’affectation des terres en Afrique (2025) pour étudier en détail les données et les recommandations politiques.

