Par Million Belay
En 2010, MELCA Ethiopie a commencé à travailler avec une communauté rurale appelée Telecho. Elle est située à environ 12 km d’une autre petite ville appelée Holeta et à environ 40 km de la capitale, Addis-Abeba. Malgré la faible distance qui la sépare de la capitale, il n’y a ni électricité, ni route, ni aucune des infrastructures dont bénéficient les zones urbaines. Telecho possède un centre avec quelques bars, un marché hebdomadaire et une église, mais il n’y a pas grand-chose à voir avec une ville rurale. Les habitants sont principalement des agriculteurs qui cultivent du sorgho et du blé, car il s’agit d’une région montagneuse, et le sol souffre de la dégradation des terres et des forêts.
Comment améliorer/développer la vie sociale, économique et écologique de cette communauté ? L’une des approches adoptées par l’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) est celle du développement rural territorial.
En mars 2019, un groupe de travail chargé de donner des conseils sur la coopération entre l’UA et l’UE en matière de développement rural a produit un rapport intitulé « Un programme Afrique-Europe pour la transformation rurale ». Le rapport visait à orienter la mise en œuvre du volet agricole de l’Alliance Afrique-Europe pour l’investissement et l’emploi durables, qui guide l’orientation de la coopération entre les deux continents. L’Alliance a été annoncée fin 2018 et son contenu découle des engagements du 5e sommet Union africaine-Europe qui s’est tenu fin 2017.
Le rapport propose quatre domaines stratégiques clés pour l’action à long terme. Ces quatre domaines stratégiques principaux qui façonnent le programme UE-Afrique pour l’agriculture et la transformation rurale sont : une approche territoriale pour la création de revenus et d’emplois ; la gestion durable des terres et des ressources naturelles et l’action climatique ; la transformation durable de l’agriculture africaine ; et le développement de l’industrie et des marchés alimentaires africains.
L’approche territoriale du développement rural trouve son origine dans le concept européen d’Approche territoriale du développement local (ATDL) formulé par Leonardo Romeo[1]. Il définit l’ATD comme une politique nationale qui promeut un développement local endogène, intégré, multiscalaire et progressif. Cette politique vise à donner aux autorités locales l’autonomie et les ressources nécessaires pour concevoir leur développement en collaboration avec les acteurs locaux, y compris les entreprises et les organisations de la société civile, et à l’intégrer dans les programmes régionaux et nationaux. Elles peuvent également mobiliser leurs propres ressources. Il existe peu de littérature sur le succès ou l’échec de cette approche de décentralisation du pouvoir vers les acteurs locaux et avec des ressources.
Selon le rapport « An Africa-Europe Agenda for Rural Transformation », les raisons pour lesquelles l’approche territoriale est suggérée pour l’Afrique sont l’histoire des développements spatiaux en Afrique, l’évolution des relations entre les zones urbaines et rurales et les options de développement disponibles pour l’Afrique dans le cadre des schémas de mondialisation actuels.
L’objectif principal de l’approche pour l’Afrique est la création de revenus et d’emplois, au-delà du secteur agricole, pour exploiter le potentiel des zones rurales et des villes secondaires, renforcer les capacités des populations locales et autonomiser les institutions locales/régionales/nationales[2].
Bien que cette stratégie fasse l’objet d’un consensus général, quelques mises en garde s’imposent.
L’Afrique est un continent diversifié, et non une entité unique, et cette diversité existe même au sein d’une nation. Il est donc très important de ne pas suivre une approche globale. Si l’amélioration des infrastructures des villes rurales et leur connexion avec des zones urbaines plus importantes constituent une approche nouvelle par rapport à l’accent habituellement mis sur les grandes villes, nous devons veiller à ne pas confondre chaque valeur socioculturelle avec la valeur marchande et à ne pas détruire la diversité des réponses socioculturelles à la vie. La majeure partie des aliments consommés transite par des marchés ancrés dans le territoire, et il est impératif que nous développions ces marchés en tenant compte de la dimension de genre. Les marchés ancrés dans le territoire ont besoin d’un développement des infrastructures, qui doit se faire en tenant compte des spécificités culturelles et de l’égalité des sexes. En effet, les marchés africains sont à la fois des lieux d’échange de biens et de services et des espaces culturels.
Cette approche met l’accent sur le financement public, mais aussi sur le partenariat public-privé (PPP), ce qui soulève la question du déséquilibre des pouvoirs entre les détenteurs de droits ruraux et les responsables des entreprises et du gouvernement. Pour réussir, il faut donc suivre une approche basée sur les droits, adoptée par la FAO, où les détenteurs de droits sont les acteurs principaux du développement et les responsables ont la responsabilité d’assurer la participation des personnes à toute activité de développement.
Le rapport met également l’accent sur l’utilisation de la technologie numérique pour le développement. Bien que certaines avancées technologiques puissent être utiles, il est à craindre que, puisque les gouvernements africains ne disposent d’aucune réglementation pour gérer la propriété et l’utilisation des données, les informations détenues par les entreprises et les gouvernements occidentaux soient très peu sûres et puissent renforcer le contrôle des entreprises sur l’agriculture. L’approche de la « chaîne de valeur » doit également être nuancée. La récente recommandation des OSC stipule que « la notion de « chaîne de valeur » doit être définie dans le contexte d’un système d’agriculture familiale multifonctionnelle à petite échelle, en reconnaissant que la « valeur ajoutée » n’est pas seulement économique et ne peut être réduite à un simple modèle économique linéaire d’entrée-sortie[3] ».
En conclusion, cette proposition UA-UE d’approche territoriale pourrait être une bonne nouvelle pour les agriculteurs de Telecho, mais elle ne peut fonctionner que si l’approche est agroécologique, si elle est sensible au genre et si les agriculteurs participent activement à sa conception.
[1]https://europa.eu/capacity4dev/public-pub.sector-reform-decentralisation/documents/romeo-nd-decentralizing-development-developmental-potential-local-autonomy-and-limits
[2]https://ec.europa.eu/knowledge4policy/publication/africa-europe-agenda-rural-transformation_en
[3]https://www.cidse.org/wp-content/uploads/2020/03/CSO-contribution-to-AU-EU-agricultural-Action-Agenda-Feb-2020_rev.pdf

